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Les caves du premier marché Sainte-Anne (1834-1844) : fenêtre sur la céramique des années 1815 aux années 1840

Melissa Labonté-Leclerc

Dès 1820, l'ouverture d'un nouveau marché se fait vite sentir dans la ville de Montréal. Les installations déjà présentes en ville ne suffisent plus à la population sans cesse grandissante. Entre 1820 et 1832, la population pétitionne à plusieurs occasions pour l'inauguration d'un marché dans le secteur ouest de la ville. Après plusieurs embûches et grâce à la ténacité d'habitants et de certains acteurs influents, on inaugure en 1834 le marché Sainte-Anne. Ce bâtiment d'inspiration néoclassique est le plus moderne et certainement l'un des plus prestigieux bâtiments montréalais de l'époque.

L'emplacement préconisé consiste en ce qui est aujourd'hui la section ouest de la place D'Youville de Montréal, soit le secteur compris entre les rues McGill et Saint-Pierre. Seul bémol, le terrain est traversé à l'époque par la Petite rivière. Afin d'ériger le marché, la nouvelle construction ne doit pas l'obstruer ni interrompre son cours. La solution est de canaliser en souterrain la rivière. Afin de réaliser l'exploit, on octroie alors le contrat au maçon Vital Gibau. Les services des architectes John Wells et Francis Thompson sont également retenus afin de dresser les plans de la rivière canalisée et du marché. Le marché est alors planifié pour être intégré à la canalisation. Il s'agit alors d'un exploit d'innovation et d'ingéniosité. Les architectes s'inspirent grandement du Faneuil Hall Market de Boston, mieux connu sous le nom de Quincy Market, conçu par l'architecte-ingénieur Alexander Parris. Sur deux étages avec sous-sol, le bâtiment en maçonnerie de pierres est composé d'un corps central flanqué de deux ailes symétriques.

Lors de son inauguration le 1 er juillet 1834, le marché Sainte-Anne offre en location plusieurs espaces. Le rez-de-chaussée est conçu pour accueillir les étals de bouchers et de poissonniers ainsi que les vendeurs de volailles.

L'étage supérieur est divisé en plusieurs salles pouvant accueillir des rassemblements ponctuels comme des ventes aux enchères et des réunions à caractère économique et politique. Elles logent durant un certain temps un lieu de culte, la Free Chapel, une congrégation protestante non conformiste, ainsi qu'une école destinée aux enfants défavorisés tenue par les membres de la congrégation, la St. Ann's Market School. Les salles sont également un haut lieu culturel où ont lieu des bals, des soirées, des activités caritatives et des concerts.

Finalement, l'étage inférieur est constitué de 28 celliers accessibles seulement de l'extérieur par un escalier qui y descend depuis la rue. Chaque cellier possède ainsi sa propre porte, mais également une fenêtre. Ces celliers sont des espaces commerciaux locatifs loués par bail, à l'année ou au mois. À l'origine, ils sont destinés aux vendeurs de fruits et de légumes ainsi qu'aux commerçants de grains. Cependant, au cours des dix années de fonction du marché, les celliers sont loués à de nombreux locataires éphémères de métiers et d'occupations variés. On y vend de tout. On y recense entre autres des vendeurs de vêtements usagés, des cantiniers, des apothicaires et des artisans. Les archives judiciaires démontrent que ces celliers abritent également, à certaines occasions, des bordels et des débits de boisson illégaux. On recense également au marché des regrattiers installés dans les entrées des portiques. Ils y vendent des marchandises d'occasion.

Après dix ans d'activité, le marché ferme. Il est réaménagé, en 1844, pour y abriter le Parlement de la province du Canada. Le 25 avril 1849, le parlement en entier est incendié par une foule en colère menée par des torys. Le bâtiment s'écroule sous les flammes. Les ruines du parlement sont nettoyées pour recouvrer tous les éléments et matériaux pouvant être récupérés. Une collection aussi importante que celle du marché y est découverte. On peut apprécier la richesse de celle-ci en consultant le site des artéfacts de la famille du Parlement de la province du Canada.

En 1850, la Ville décide d'ériger un nouveau marché Sainte-Anne au même emplacement. Grâce à cette construction, les planchers du nouveau marché ont permis de protéger les contextes archéologiques plus anciens jusqu'à leur redécouverte par les archéologues.

Le site archéologique du Marché-Sainte-Anne-et-du-Parlement-de-la-province-du-Canada a fait l'objet de plusieurs campagnes de fouilles depuis 1980. Entre 2011 et 2019, les interventions archéologiques ont permis de rassembler et d'étudier une collection de plus de 68 000 artéfacts et écofacts liés aux contextes du premier marché Sainte-Anne. Sous les décombres du parlement, plusieurs monticules de déchets ont été localisés par les archéologues le long des murs entre les piliers ou contreforts soutenant les planchers des celliers du marché. Ces monticules ont révélé une importante quantité d'artéfacts complets après remontage, qui auraient été jetés dans les caves par les trappes des planchers avant 1844 ou 1849. Par leur position stratigraphique et leur non-altération par le feu, ces artéfacts sont associés à la période d'occupation des celliers par divers locataires du premier marché.

Par sa richesse, cette collection offre une occasion exceptionnelle d'étudier et d'apprécier la diversité des formes, des décors et des matériaux offerts sur le marché québécois entre 1800 et les années 1840. Parmi les milliers d'artéfacts trouvés associés aux caves du premier marché Sainte-Anne, une sélection de céramiques reflétant les activités du marché et la diversité des céramiques a été judicieusement effectuée afin de représenter adéquatement cette extraordinaire collection.

En savoir plus

  • Pointe-à-Callière, Pointe-à-Callière, carrefour d'archéologie et d'histoire, Montréal, Pointe-à-Callière, Cité d'archéologie et d'histoire de Montréal, 2020.
  • Pointe-à-Callière, 2021. Montréal capitale: l'exceptionnelle histoire du site archéologique du marché Sainte-Anne et du parlement de la province du Canada, Montréal, Les Éditions de l'Homme, 2021.
  • Gignac, François, et Hendrik Van Gijseghem. 2022. « Une occupation domestique au parlement de la province du Canada à Montréal, 1844-1849 ». Archéologiques, nᵒ 35, 1936.
ARTÉFACTS DE CETTE FAMILLE
Modélisation 3D d'un cellier du marché Sainte-Anne
Modélisation 3D d'un cellier du marché Sainte-Anne, ici occupé par une cantine. Chaque cellier dispose de son entrée extérieure et d'une fenêtre
Source : Pointe-à-Callière, modélisation Guy Lessard/Architruc., 2021.
Vue en coupe du marché
Vue en coupe du marché montrant l'imbrication de l'égout et du marché.
Source : “No 4 – New Market Montreal, Transverse section, End Elevation. Plan referred to in Contract between Mefs Lauder & Spier and Noah Shaw and the Trustees of the New Market, 13th July 1833”, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, greffe George Arnoldi, CN601,S7, no 1785.
James Duncan, St. Ann’s Market, Montréal, 1839.
James Duncan, St. Ann's Market, Montréal, 1839.
Source : Musée McCord-Stewart, M15949.18.