Basques en Amérique du Nord
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L'Âge d'or des chasseurs de baleines basques en Amérique (deuxième moitié du XVIe siècle)

Anja Herzog

Dans une lettre adressée au Duc de Milan, écrite le 18 décembre 1497 à Londres, Raimondo di Soncino, ambassadeur de Milan, relate le voyage de découverte de son compatriote Giovanni Caboto, alias John Cabot. Le but du voyage: découvrir une route vers l'Inde au nom de la couronne anglaise. Mais la richesse qu'il découvre n'est ni la route vers les épices de l'Inde des Portugais, ni les métaux précieux des colonies espagnoles : il s’agit plutôt de bancs de morue. L’abondance de ce poisson près des côtes de l'Amérique septentrionale ne tardera pas à changer l'histoire de cette région à tout jamais. À l'aube du XVIe siècle, commencent alors à apparaître dans les archives européennes les premiers indices des flottilles de morutiers qui prendront la route vers les Grands Bancs et les Terres neuves. Anglais, Portugais, Français, puis Basques, ils seront des milliers à venir annuellement pratiquer la pêche. C'est dans leur sillage que se développeront, au cours du XVIe siècle, d'autres activités commerciales qui façonneront le paysage culturel du pays, telles la chasse à la baleine et la traite des fourrures.

C'est en 1530 qu'on rencontre dans les archives de la ville de Bordeaux, la première mention de l'intérêt des pêcheurs pour les troupeaux de baleines qui fréquentent la côte du Labrador ainsi que les eaux du golfe et de l’estuaire du Saint-Laurent. On y apprend que le morutier Catherine d'Urtubie aurait rapporté une douzaine de barriques de graisse de baleine avec sa cargaison de morues. La graisse devait être fondue pour obtenir de l'huile. C'est un début modeste et lent pour la chasse à la baleine, qui culminera vers les années 1560 et 1570. La deuxième moitié du XVIe siècle connaîtra alors une montée en flèche de l'activité baleinière, menée par les Basques qui avaient déjà acquis l'expertise de la chasse aux baleines dans la « baie de Biscaye » (Golfe de Gascogne).

Les Basques forment un groupe culturel distinct, établi sur un vaste territoire de part et d'autres des Pyrénées, au nord-est de l'Espagne et au sud-ouest de la France. À la fin des années 1520, les Basques espagnols étaient les derniers à rejoindre la flottille des morutiers visitant « Terranova », mais ce seront eux qui sauront tirer le plus grand profit de la chasse aux baleines au Nouveau Monde. L'huile de baleine était utilisée en Europe pour l'éclairage, le tannage du cuir, la fabrication de savon et le calfatage des navires. En raison de leurs propriétés élastiques, les fanons de baleine servaient à la fabrication des « baleines » d'ombrelles et de parapluies ainsi que des corsets.

Au XVIe siècle, la chasse à la baleine en eaux nord-américaines était une entreprise de grande envergure, nécessitant une longue planification et des capitaux importants. Pour les bailleurs de fonds, c'était un investissement très profitable, qui comportait toutefois de grands risques. C'est la raison pour laquelle bon nombre de ces expéditions dites « à la grande aventure » faisaient l'objet de contrats notariés. La documentation administrative importante engendrée par cette situation nous livre aujourd'hui des informations précieuses sur cette activité presque tombée dans l'oubli, en raison de la rareté des traces matérielles qui en témoignent.

À la tête de ces entreprises se trouvent les propriétaires des navires, les armateurs et les bailleurs de fond. Les armateurs ou leurs agents se chargent d'acheter toutes les fournitures et provisions nécessaires pour le voyage, qui peut durer de six à huit mois. Outre le capitaine du navire, les marins-pêcheurs et les membres d'équipage, des spécialistes tels des harponneurs, des dépeceurs, des tonneliers, des charpentiers, des calfats, des plongeurs (pouvant réparer la coque du navire), des canonniers, et parfois même un barbier-chirurgien se joignaient à l’équipage. Enfin, il pouvait aussi y avoir un prêtre ainsi qu'un ou plusieurs mousses.

Au XVIe siècle, les Basques devaient s'installer sur la côte, à proximité des routes migratoires des baleines, pour fondre et mettre en barrique l'huile de baleine. La « Gran Baya », ou Grande Baie, était le nom donné par les Basques espagnols au détroit de Belle-Isle, où ont été installées plusieurs de leurs stations baleinières. Le site de Red Bay, au Labrador, a fait l’objet d’interventions terrestres et subaquatiques d’envergure. D'autres sites au Labrador se trouvent à Chateau Bay, Cap St. Charles, Pleasure Harbour, East St. Modeste, St. Peter's Bay, Carrol Cove et Forteau. Au Québec, des interventions archéologiques ont été effectuées depuis les années 1960 sur des sites de la Basse, Moyenne et Haute-Côte-Nord, soit à la Baie du Milieu, la Baie des Cinq Lieues, sur l'Île Nue de Mingan, l'Île du Havre Mingan, à Bon-Désir (Anse-à-la-Cave), au Chafaud-aux-Basques et sur l'Île-aux-Basques. La présence basque est aussi attestée dans la région de Sept-Îles, aux Escoumins et à Tadoussac. Plus récemment, les sites de l'Île du Petit Mécatina, au havre Boulet et à l'Anse Steven, ont aussi fait l'objet d'interventions archéologiques. Le site de Petit Mécatina a livré une collection archéologique importante et variée, grâce aux treize interventions archéologiques et fouilles subaquatiques réalisées entre 2001 et 2013. Quelques artéfacts associés aux Basques ont aussi été mis au jour sur d'autres sites, comme la Rive-Ouest-de-Blanc-Sablon ou sur des sites Inuit de la Basse-Côte-Nord.

Les sites archéologiques de stations baleinières basques se caractérisent par un ensemble de vestiges typiques, principalement liés aux activités de transformation. Les plus fréquents sont les fours, à foyers unique ou multiples, utilisés pour faire fondre la graisse de baleine. Ils étaient souvent protégés des intempéries par une toiture couverte de tuiles en terre cuite. Une plateforme pouvait faciliter l'accès aux fours, au-dessus desquels étaient placés de grands chaudrons. Des barriques en bois, acheminées en pièces détachées et réassemblées sur place par des tonneliers, étaient utilisées pour le transport de l’huile. On retrouve également sur les sites des traces de divers ateliers comme des tonnelleries, des forges ou des bâtiments à fonction domestique, ainsi que des vestiges de quais, des monticules de pierres de lest (témoignant du délestage des cales des bateaux pour faire place à la cargaison de barriques), des dépotoirs d’os de baleine, des épaves. Puisque la pêche à la morue constituait une activité d'appoint pratiquée lorsque les baleines se faisaient rares, les vestiges d’installations liées à cette activité peuvent également se trouver sur le site.

Les recherches récentes ont montré que la baleine boréale (Balaena mysticetus) était l’espèce la plus chassée par les Basques dans le Saint-Laurent et le détroit de Belle-Isle. De nos jours, cette baleine ne fréquente plus la région et il est possible que sa présence dans les eaux du Saint-Laurent au XVIe siècle ait été favorisée par les conditions climatiques du Petit Âge glaciaire. D'autres espèces de baleine ont aussi pu être identifiées parmi les ossements de baleines chassées au XVIe siècle.

La présence prolongée des Basques et d'autres pêcheurs européens sur la côte est canadienne a entraîné des contacts avec les populations autochtones. Si la mention des Inuits dans les archives semble indiquer des rencontres plutôt hostiles, les pêcheurs ont également établis des liens amicaux avec différents groupes autochtones, par les activités de traite et probablement aussi par une certaine collaboration sur les stations baleinières. Le déclin des activités des chasseurs de baleine basques se serait amorcé dès la fin du XVIe siècle pour complètement disparaître avant le milieu du XVIIe siècle. Ce déclin pourrait être attribué à une diminution des stocks de baleine, des conflits avec les Inuits, les guerres qui sévissaient en Europe ou la montée de la compétition anglaise et hollandaise à partir de la deuxième décennie du XVIIe siècle. Un bref retour des Basques pour la chasse à la baleine a eu lieu sur la Côte Nord durant le 2e quart du XVIIIe.

La collection archéologique de référence comprend essentiellement des objets sélectionnés dans la collection de Petit Mécatina. La richesse de la collection permet d'offrir un vaste éventail d'objets associés aux activités des hommes venus chasser la baleine en Amérique du Nord au XVIe siècle. Quelques artéfacts viennent aussi du site des Basques-de-l'Anse-à-la-Cave (un site patrimonial classé), du site de la Baie du Milieu et de l'Anse Steven. Les artéfacts sélectionnés offrent un aperçu de la grande variabilité d'objets associés aux activités baleinières des Basques. On y retrouve des artéfacts représentatifs des activités de chasse à la baleine et de pêche, des artéfacts associés au quotidien des pêcheurs(marmites utilisées pour la cuisson, bols, plats, assiettes et écuelles en bois et en céramique, verres à boire, cruchons et pichets, équipement pour l'allumage du feu, des jarres d'entreposage et des réchauds ayant servi à orner une table). De plus, des vestiges de restes alimentaires démontrent une étonnante variété de nourriture. La collection aborde aussi au passage le travail des tonneliers, l'entretien des navires, les matériaux et les techniques de construction ainsi que les techniques de navigation. Enfin, des objets évoquent des thèmes variés tels la chasse, l'armement, la spiritualité de ces hommes du XVIe siècle, le vêtement, le jeu, les contacts interculturels et la traite.

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