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Forgeron : Manier le feu

Par Louis-Olivier Lortie

Le forgeron est défini non seulement par ses outils et ses produits, mais aussi par sa familiarité avec le feu de la forge et sa connaissance intime des matériaux qu’il travaille. Ces artisans sont bien plus que des techniciens répondant à des commandes. Ils/elles/iels sont des personnes qui ont une connaissance profonde et complexe des métaux sur les plans technique et sensoriel.

Cette famille d’artéfacts présente une sélection d’outils et de témoins du métier de forgeron. Ces outils sont des représentations physiques des gestes et des pratiques des forgerons et ont été sélectionnés pour illustrer certains objets usuels du métier ou certains débris métallurgiques communs. Les forgerons travaillent au sein d’une communauté et font partie intégrante de la vie économique de celle-ci. Ils réparent et entretiennent les outils d’autres artisans et ceux des agriculteurs, tout en fabriquant de nouveaux objets de toutes sortes. Il est important de noter que cette thématique exclut les métallurgistes autochtones autant avant qu’après l’arrivée des Européens. En effet, ces personnes ne peuvent être intégrées ici, car elles ont une tradition artisanale bien différente de la tradition européenne et utilisent des techniques et matériaux différents pour des raisons différentes.

La collection se compose de 20 objets. Ceux-ci proviennent majoritairement des XVIIIe, XIXe et XXe siècles au Québec. Ces outils et ces témoins des travaux des artisans n’ont pas fondamentalement changé dans la manière dont ils sont utilisés depuis des millénaires. Les formes et les aspects visuels des outils ont certainement changé, mais leur nature essentielle et les besoins qu’ils remplissent sont restés étonnamment similaires. Cette famille comporte peu d’objets, car le forgeron formera lui-même la majorité de ses outils en fonction de ses besoins et de ses préférences. Ainsi, les formes, les tailles et les styles peuvent être variés selon la personne et la tâche à accomplir. Certains autres objets présentent des variations standardisées de formes et sont représentés en plus grand nombre afin d’illustrer cette variabilité. De ce fait, les objets ont été sélectionnés pour illustrer un geste ou une catégorie d’outils qui pourraient avoir différentes formes dans d’autres endroits et à d’autres périodes.

Un lecteur averti verra ici des exemples d’outils qui seraient représentatifs du travail d’un individu plutôt que des types d’objets chronologiques ou stylistiques. Certaines scories diagnostiques ou typiques du travail du forgeron ont été incluses dans la famille. Bien qu’il ne s’agisse pas d’outils, ces scories sont des sous-produits du travail de forge. La gestion de ces résidus dans l’atelier et dans le four est une tâche essentielle des arts de la forge. De plus, archéologiquement, les scories sont des marqueurs importants d’activités métallurgiques et peuvent fournir beaucoup d’information sur les pratiques du forgeron et sa gestion de l’espace de l’atelier. La recyclabilité du métal est un facteur important à considérer dans le cadre de cette thématique. En effet, dans le cas du fer et de ses alliages, les objets endommagés peuvent être réparés avec une perte minimale de matériel, étant donné que la majorité des dommages sur ces objets sont plastiques (torsion, pliage, cassure, ébréchure, etc.). Ainsi, l’artisan-forgeron peut modifier la forme de l’objet mécaniquement avec ses outils ou rapetisser l’objet en conservant sa fonction, souder les cassures au besoin ou encore le transformer en un nouvel objet. Ce recyclage fait en sorte que les objets métalliques sont moins souvent jetés et donc moins souvent découverts en contexte archéologique comparativement à la céramique, par exemple.

Finalement, l’outil le plus essentiel du forgeron n’a pas pu être catégorisé. Il s’agit du feu de sa forge. Celui-ci peut être contenu dans un simple foyer avec des parois d’argile tempérée creusées à même le sol, ou dans un foyer surélevé fait de briques réfractaires et un lit de sable ou de briques, ou bien dans un foyer surélevé fait d’acier avec un lit de sable; il existe encore plusieurs variantes selon les préférences de l’artisan et l’époque. Le feu est certainement l’outil le plus important, puisque la majorité des gestes du forgeron nécessite que la pièce soit chauffée à une température donnée selon les besoins de l’ouvrage. L’importance du feu dans le travail de ces artisans traditionnels est sans équivoque. Sans celui-ci, bien peu de manipulations de la matière sont possibles. La forge est sans aucun doute l’art du feu.

ARTÉFACTS DE CETTE FAMILLE
Vase du Sylvicole inférieur (CeEt-622-1661-1663).
« Joseph Tremblay et son fils Paul Hemel Tremblay, forgerons, Les Éboulements, QC », vers 1900.
Musée McCord, numéro d’accession MP-1987.48.30.
Vase du Sylvicole moyen ancien (CeEt-Vase308).
« Forgeron de la forge à Pique Assaut à Saint-Laurent sur l'Île d'Orléans (Guy Bel) », 1978.
Photographie par Marc Lajoie. BAnQ, notice E10,S44,SS1,D78-534.
Vase du Sylvicole moyen tardif (BgFd-1-7)
« Bon de marchand de 6 pence (émis), Forges de Radnord, 1er mai 1857 ».
Musée de la Banque du Canada, cote 1964.0088.00665.000.