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Le camp de bûcheron : une communauté en forêt

Laurence Bolduc

La forêt aura été un moteur économique vital pour le Québec des XIXe et XXe siècles. L'industrie forestière connait une première phase de développement entre 1806 et 1890 alors que la Grande-Bretagne se tourne vers ses colonies transatlantiques pour s'approvisionner en bois équarri. Le pin blanc et le chêne de l'Outaouais étaient particulièrement prisés pour la construction navale. Une deuxième phase de développement s'amorce vers 1890 en raison de la demande croissante en bois de pâte pour la production de papier journal. Cette réorientation permettait l'exploitation d'autres essences d'arbres, notamment le sapin et l'épinette, retrouvés en grande quantité dans des régions comme l'Abitibi-Témiscamingue et le Bas-Saint-Laurent.

C'est ainsi que chaque automne, des milliers de bûcherons du Québec quittaient leur famille pour aller rejoindre les chantiers éloignés en forêt. Ces établissements comptaient généralement de quatre à dix bâtiments en bois rond construits à même le sol, incluant une cuisine, un réfectoire, un bureau de contremaître, une écurie, et parfois une forge.

Le coffre à outils du bûcheron a évolué au fil des avancées technologiques. Pour l'abattage des arbres, la hache sera remplacée par le godendard (longue scie manipulée par deux personnes) vers 1890, qui sera lui-même supplanté par la sciotte (petite scie individuelle) vers les années 1920, qui à son tour sera remplacée par la scie à chaîne dans les années 1950.

[Figure 1]

En moyenne, les hommes travaillaient des journées de 10 heures pendant cinq mois consécutifs. Dans leurs temps libres, les travailleurs vont par exemple entretenir leurs outils, fumer la pipe, écrire à la famille, conter des histoires, jouer de la musique ou à des épreuves de force.

[Figure 2]

Les témoins de l'époque déplorent les piètres conditions de vie dans ces camps : l'omniprésence de poux, l'odeur nauséabonde, la saleté, mais surtout la propagation des maladies. En l'absence de médecins, les bûcherons se tournaient vers l'automédication, la consommation de remèdes brevetés ou de boissons alcoolisées.

Un site archéologique de camps forestier peut être reconnaissable par plusieurs marqueurs physiques dans le paysage : une clairière, des chemins forestiers, des fosses, mais surtout des dépotoirs. Ceux-ci se distinguent par la présence de centaines d'objets en surface du sol (boîtes de conserve, bouteilles, vaisselle, outils, etc.). Enfin, l'emplacement des anciens bâtiments peut être identifiable par la présence de petits monticules de terre ou par des pièces de bois en décomposition.

[Figures 3 et 4]

Le plus grand obstacle à la création d'une collection archéologique de référence sur les camps de bûcherons est le manque de données provenant de sites archéologiques. L'intérêt pour le patrimoine industriel étant très récent au Québec, seuls quelques sites ont été investigués dans le cadre d'inventaires ou de fouilles archéologiques. Pourtant, les établissements associés à l'exploitation forestière sont parmi les plus nombreux sur le territoire.

Cette collection archéologique de référence sur les camps de bûcherons rassemble des objets représentatifs de la vie quotidienne et du travail des bûcherons et des draveurs du Québec. La sélection est composée principalement d'outils, de bouteilles à médicament, de bouteilles d'alcool, des petits objets personnels, de la vaisselle en métal émaillé et de mobilier de camp. Les artéfacts proviennent de sites archéologiques d'Abitibi-Témiscamingue, de la Mauricie et du Bas-Saint-Laurent, couvrant la période allant de la fin du XIXe siècle jusqu'au milieu du XXe siècle.

Le camp forestier est un milieu unique, qui combine espace de travail et espace de vie pour une communauté d'hommes (et parfois de femmes) isolés en forêt. Ces individus partagent une même réalité : travail physique intense, conditions climatiques extrêmes, isolement, mais aussi la camaraderie et l'aventure. Le corpus archéologique d'un camp forestier est donc spécifique à ce contexte, traduisant la nature temporaire, fonctionnelle et précaire du lieu. Ce sont des objets anodins et familiers qui évoquent un mode de vie révolu qui aura marqué de multiples générations de familles québécoises.

Image d'entête :

  • Photo 1 : William Notman. 1871. Camp de bûcherons dans la vallée supérieure de la rivière des Outaouais, Ont.-QC, 1871. Musée McCord. I-63218.
  • Photo 2 : William Notman. 1871. Camp de bûcherons sur la rivière Nashwaak, N.-B., 1871. Musée McCord. I-64938.
  • Photo 3 : Alexander Henderson. 1865. Camp de bûcherons, rivière du Lièvre, QC, avant 1865. Musée McCord. MP-1968.31.1.158.
ARTÉFACTS DE CETTE FAMILLE
Homme qui affûte les dents d'une sciotte
Figure 1. Homme qui affûte les dents d'une sciotte, 1943, Gatineau, e000762554
Source : Ronny Jaques / Office national du film du Canada. Photothèque / Bibliothèque et Archives Canada
Camps de la Canadian International Paper
Figure 2. Camps de la Canadian International Paper, Gatineau, 1939.
Archives de la Ville de Gatineau, P030-01_0006_p0116. Tirée du site internet : http://www.histoireforestiereoutaouais.ca/c5/#4
Indices archéologiques d'un site de camp forestier
Figure 3. Indices archéologiques d'un site de camp forestier : présence d'une fosse et de déchets en surface. Site du camp de la Vieille-Écluse (CkEe-47), Parc national du Lac-Témiscouata.
Photo : Laurence Bolduc.
Bouteille à médicament retrouvée dans le dépotoir du camp
Figure 4. Bouteille à médicament retrouvée dans le dépotoir du camp. Site du camp de la Vieille-Écluse (CkEe-47), Parc national du Lac-Témiscouata.
Photo : Laurence Bolduc.