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Comment collaborer avec les nations autochtones : le point de vue des archéologues

Dans le cadre de son travail, qu’il s’agisse d’élaborer un projet de recherche ou de planifier une intervention archéologique, l’archéologue doit interagir et collaborer avec les communautés concernées. Il le doit, non seulement pour les communautés elles-mêmes, mais également pour le bénéfice de la recherche et de l’avancement des connaissances. Ainsi, l’archéologie collaborative consiste en un échange réciproque, dans un but commun de compréhension et de mise en valeur. Cette chronique aborde de manière plus particulière la collaboration avec les Nations autochtones. Plusieurs thèmes d’étude en archéologie concernent directement les Premières Nations: l’occupation du territoire de la période paléohistorique à aujourd’hui, les échanges entre les Nations autochtones ou avec les Eurocanadiens, les métissages culturels, les transformations dans la culture matérielle et les modes de subsistance au cours du temps, etc. En complément de la capsule vidéo présentée dans l’onglet « Pratiques et astuces » (Archéologie collaborative: les archéologues et les Nations autochtones), voici un bref aperçu du point de vue des archéologues sur ce type de collaboration.

Des principes d’éthique à respecter

La pratique des archéologues est soumise à des normes, qui ont pour rôle d’assurer la validité des projets de recherche et des interventions archéologiques; des normes scientifiques, des normes méthodologiques, des normes éthiques. Les principes éthiques qui régissent le travail de l’archéologue sont issus d’un consensus et définissent le cadre d’une bonne pratique. Suivant le code d’éthique de l’Association des archéologues du Québec (AAQ), l’archéologue est tenu de considérer les intérêts des communautés concernées par les sites ou les collections sur lesquels il travaille et de communiquer ses résultats :

  • 2.1 Les responsabilités de l’archéologue envers la communauté à laquelle il appartient et les communautés sur le territoire desquelles il travaille :
    • 2.1.1 L’archéologue doit être attentif et respecter les légitimes préoccupations des groupes dont l’histoire culturelle fait l’objet de recherches archéologiques;
    • 2.1.2 L’archéologue doit se préoccuper de présenter aux communautés mentionnées en titre l’archéologie et les résultats de ses recherches. (Extrait du code d’éthique de l’Association des archéologues du Québec)

Les principes d’éthique proposés par l’Association canadienne d’archéologie (ACA) sont un peu plus explicites. D’une part, les énoncés concernent spécifiquement la collaboration avec les communautés autochtones, et d’autre part, ils couvrent 4 aspects d’une collaboration au sein d’un projet de recherche : la consultation lors de l’élaboration du projet, la participation autochtone à toutes les étapes du projet, le respect des sites et endroits sacrés, la communication et l’interprétation dans le respect des spécificités culturelles et dans des délais raisonnables.

Ainsi, par son adhésion à l’une ou l’autre de ces associations, l’archéologue s’engage moralement à respecter une éthique de travail qui implique entre autre une collaboration avec les Nations autochtones.

Comment et pourquoi mettre en œuvre des projets collaboratifs ?

Une collaboration soutenue entre les archéologues et les Premières Nations favorise l’évolution de la discipline archéologique. En effet, elle stimule l’intérêt pour l’étude des Nations autochtones dans une perspective de continuité de l’occupation, de la préhistoire à aujourd’hui. Il devient ainsi possible de contourner la dichotomie archéologie préhistorique / archéologie historique euro-canadienne, qui ne permet pas d’obtenir une vue d’ensemble, dans le temps comme dans l’espace, de l’occupation du territoire et des modes de vie des Premières Nations.

Comment collaborer ? Voici en 3 mots ce qu’il importe de considérer pour mettre sur pied un projet collaboratif :

  • Réciprocité :à différents moment du processus (élaboration et mise en œuvre du projet, analyses et interprétation des données, diffusion et mise en valeur) il doit y avoir échange d’idées et consultations entre toutes les parties impliquées. Les intérêts et préoccupations de chacun doivent également être considérés, dans l’optique de maximiser le potentiel de la recherche.
  • Participation active : il s’agit essentiellement de pouvoir participer aux différentes étapes d’un projet. Ainsi, un ou des représentants des communautés concernées seront sollicités pour contribuer à la recherche préliminaire, à l’élaboration des problématiques de recherche, à la planification du projet, à l’intervention sur le terrain, à la rédaction du rapport, à la gestion et à la mise en valeur des collections, puis à la diffusion des résultats. Le savoir traditionnel, la tradition orale et la perspective des Nations autochtones sont primordiaux pour une compréhension éclairée de l’histoire et des contextes étudiés ainsi que pour cibler des pistes de recherches complémentaires à celles que l’archéologue poursuit. Cette participation doit toutefois tenir compte du niveau d’expertise nécessaire pour la direction et la réalisation des différentes étapes d’un projet archéologique. En effet, elle sera définie en fonction des niveaux de compétence requis pour assurer l’intégrité scientifique du projet.
  • Consensus : Qu’il s’agisse de la détermination des objectifs de recherche ou de la question de l’entreposage des collections, il pourra y avoir divergence d’opinion. De plus, certains sujets pourront être plus sensibles. Dans tous les cas, il faudra viser à établir des consensus, toujours dans le meilleur intérêt de la communauté, mais également de l’intégrité de la recherche et de la préservation des collections.

Il est aussi souhaitable de favoriser l’implantation de ressources qualifiées, c’est-à-dire des membres de la communauté ayant reçu une formation académique en archéologie, qui peuvent contribuer à la gestion du patrimoine archéologique au sein même des communautés.

Un cas qui fait école : Fort d’Odanak, le passé revisité (2009-2014)

La découverte, l’étude et la mise en valeur du Fort d’Odanak constitue un bon exemple d’une collaboration active à différentes étapes du projet et d’une prise en charge par la communauté abénakise de son propre patrimoine culturel. Le projet comprenait également la formation de jeunes Abénakis à la fouille archéologique, au traitement des artéfacts en laboratoire, ainsi qu’à la gestion et la mise en valeur des collections.

Le projet visait à documenter la fréquentation des rives de la rivière Saint-François et à retrouver le Fort d’Odanak établi au 18e siècle. Ce dernier avait été dessiné sur des plans par Levasseur de Néré en 1704, mais son emplacement exact demeurait inconnu. Cet établissement, composé d’une mission jésuite et d’un village fortifié, témoigne d’une collaboration entre Français et Abénakis lors de sa construction, ainsi que de la sédentarisation progressive des Abénakis, qui s’y sont installés.

Plusieurs instances ont contribué à la gestion du projet: la direction du Musée des Abénakis, la Société historique d’Odanak, le Conseil de la Nation Abénakise d’Odanak et le Grand Conseil de la Nation Waban-Aki. Les deux archéologues mandatés, Geneviève Treyvaud et Michel Plourde, travaillaient en étroite collaboration avec ces instances, au cours des phases de recherche documentaire, de prospection sur le terrain, de fouille archéologique, de documentation des vestiges mobiliers et de mise en valeur des résultats et des collections. De jeunes apprentis archéologues ont pu bénéficier d’une formation et d’une expérience rémunérée en archéologie, contribuant ainsi activement à la sauvegarde et la valorisation de leur propre patrimoine archéologique.

Les répercussions du projet sont tangibles : un intérêt accru de la part de l’équipe du Musée ainsi que des membres de la Première Nation Waban-Aki pour leur patrimoine archéologique, le développement des connaissances et la mise en valeur de l’occupation abénakise du territoire, ainsi qu’une augmentation de l’achalandage au Musée des Abénakis. Ce projet aura aussi stimulé la vigilance du Conseil de la Nation abénakise d’Odanak et de la Société historique pour assurer la sauvegarde des sites archéologiques potentiels, qui seraient menacés par des travaux d’aménagement.

Des communautés qui prennent en main leur patrimoine culturel

Certaines institutions impliquent une intervention directe des communautés, qui participent ainsi activement à préserver, documenter et mettre en valeur leur propre patrimoine culturel. Voici deux exemples en vigueur chez les Inuits du Nunavik et les Cris de la Baie James (Eeyou Istchee).

Institut culturel Avataq

http://www.avataq.qc.ca/fr/L-institut/Departements/Archeologie
Depuis 1980, le Département d’archéologie de l’Institut culturel Avataq est mandaté par la Conférence des aînés inuits pour identifier, étudier, protéger et préserver le patrimoine archéologique du Nunavik. Il contribue activement à développer l’intérêt de la population pour l’archéologie et à sensibiliser les communautés à l’importance de documenter et de préserver les sites archéologiques et la culture matérielle. Par l’établissement de partenariats avec des institutions scientifiques et académiques, il parvient à piloter des projets d’archéologie préventive, ainsi qu’à encourager la recherche sur l’archéologie et l’histoire du Nunavik, et en diffuser les résultats.

Institut culturel cri (Aanischaaukamikw)

http://institutculturelcri.ca/fr
L’Aanischaaukamikw, mis sur pied par les neuf communautés d’Eeyou Istchee-Baie James, participe à de nombreux projets archéologiques, qu’il s’agisse de documenter des sites menacés ou d’analyser les collections archéologiques existantes. L’institut a aussi mis sur pied un volet formation par le biais de programmes de mentorat et d’internat. L’ensemble de ces projets touchent autant l’histoire ancienne de la région que les récents développements attribuables au commerce et au transport partout sur le territoire.

Et pour l’avenir ?

Ultimement, tous les projets archéologiques doivent être collaboratifs et impliquer les communautés concernées de manière active et inclusive, au cours des différentes étapes de réalisation. Il faut aussi favoriser la formation de ressources qualifiées à l’intérieur des communautés. Le développement d’une archéologie faite par les Premières Nations constitue certainement une solution durable pour la préservation du patrimoine autochtone.

Remerciements : Geneviève Treyvaud et Michel Plourde

En savoir plus

  • Bolduc, Laurence, 2018: «Au cœur de l’archéologie publique: portrait d’un domaine de recherche en expansion». Archéologiques, No 31: 96-107.
  • Gates St-Pierre, C. et É. Chalifoux. « Décolonisation de l’archéologie : émergence d’une archéologie collaborative », Salons : un éclairage sur la société par les revues savantes. http://salons.erudit.org/2017/08/01/decolonisation-de-larcheologie/. Consulté le 15 août 2017.
  • Nicholas, G.P., A. Roberts, D.M. Shaepe, J. Watkins, L. Leader-Elliot et S. Rowley. « A Consideration of Theory, Principles and Practice in Collaborative Archaeology. », Archaeological Review from Cambridge 26 (2) 2011 : 11-30.
  • Treyvaud, G., S. O’Bomsawin, M.-È. Samson. « Mieux connaître le Ndakinna : la contribution de l’archéologie collaborative au processus d’affirmation territoriale de la nation abénakise. », Historia : Questoes & Debates, Curitiba, vo. 66, n.1, p. 95-111, jan./jun. 2018.
  • Association des archéologues du Québec, code d’éthique :
    http://www.archeologie.qc.ca/lassociation/code-dethique/
  • Association canadienne d’archéologie, énoncé de principes d’éthique touchant les Autochtones :
    https://canadianarchaeology.com/caa/fr/about/ethics/enonce-de-principes-dethique-touchant-les-autochtones
Apprentis archéologues Abénakis (Nation Waban-Aki)
Apprentis archéologues Abénakis (Nation Waban-Aki), sur le chantier archéologique du projet « Fort Odanak, le passé revisité ».
© Société historique d'Odanak, 2012.
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