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Majoliques et faïences : 
quand la faïence était tendance

Laetitia Métreau

La faïence est une céramique, terme qui désigne tout objet à base d’argile façonné à froid et cuit pour en fixer les formes. Elle se caractérise par un traitement de surface particulier : sa terre cuite est en effet revêtue d’une glaçure brillante opacifiée par l’adjonction d’oxyde d’étain, blanche ou colorée, et parfois décorée à l’aide d’oxydes métalliques. La technique apparaît dans les environs de Bagdad aux alentours du VIIIe siècle. De l’Orient islamique à l’Occident christianisé, elle garnit les tables des princes, pare les lieux de culte et orne les palais. La faïence est tendance. C’est un matériau de luxe à vocation ostentatoire. Les secrets de sa fabrication empruntent différents chemins. Chaque fois, la technique est réinterprétée selon les traditions locales, les caprices de la mode et les exigences des commanditaires. Dès le XVIe siècle, elle atteint les rives de l’Amérique, à la faveur de l’expansion coloniale dans l’espace atlantique. Au Québec, les pièces les plus anciennes remonteraient aux chasseurs de baleine basques. Il s’agit alors de majolique, ancêtre de la faïence que l’on rencontre ultérieurement sur les sites archéologiques. Jusqu’au milieu du XVIIe siècle, les objets sont emmenés comme effets personnels par ceux qui bravent vents et marées pour commercer et s’établir. Avec le développement de la colonie, des produits manufacturés sont importés comme marchandises. Le marché s’élargit, la production se diversifie. À ce jour, il n’existe pas d’indice de fabrication locale de ce type de céramique.

La collection sélectionnée se compose de 250 objets, produits et utilisés entre le XVIe et le XIXe siècle, du tesson de faïence blanche commune à la pièce d’apparat richement ornée. Elle reflète la diversité des biens exhumés par l’archéologie, sous mer et sous terre, depuis les années 1970, qu’il s’agisse des procédés techniques, des formes, des modes de présentation, des styles décoratifs, des usages et des origines probables. De la cale du navire sabordé aux latrines des plus fortunés et des moins aisés, les artefacts issus de 38 sites, principalement domestiques, constituent des sources indirectes d’informations historiques. Sur près de 400 ans, ils reflètent les habitudes de vie, les tendances et les goûts de différentes époques et classes sociales en contexte colonial. Ils fournissent un échantillonnage daté de produits couramment élaborés par différentes manufactures européennes. Ils témoignent aussi des réseaux d’échanges empruntés par les personnes, les savoirs et les marchandises lors de la première modernité. Les pièces proviennent de France, d’Espagne, d’Italie, du Portugal, des Pays-Bas, d’Irlande et du Royaume-Uni. Leur nombre est représentatif de leur présence sur le territoire au cours du temps : environ 60 % de France, 20 % d'Angleterre, 10 % de Hollande et 10 % d'autres horizons. Exception faite des rares marques de fabrique, les attributions reposent sur la combinaison de caractéristiques techniques, morphologiques et stylistiques. Elles pourront évoluer au cours du temps, remises en question par les découvertes effectuées sur les sites de production et les résultats de recherches menées en laboratoire.

Sous le Régime français (1534-1760), la majorité des objets sont issus du royaume de France. La colonie ne négocie pas qu’avec la métropole, contournant ce qu’impose la théorie mercantiliste. Durant cette période, la faïence envahit progressivement la vie quotidienne. Son statut passe de produit de luxe réservé à l’élite nobiliaire à celui de bien de consommation courante adapté aux besoins de la bourgeoisie. La comparaison des collections du premier établissement français de Cartier-Roberval (1541-1543) et du haut lieu de commerce de la place Royale, à Québec (1682-1760), atteste ce changement. Entre la fin du XVIIe et la première moitié du XVIIIe siècle, le nombre d’objets augmente considérablement. Parmi la quarantaine de formes recensées, la vaisselle a la part belle. Plusieurs personnages historiques en possèdent, tels Samuel de Champlain (fondateur de Québec) et Charles Aubert de La Chesnaye (principal homme d’affaires de la Nouvelle-France au XVIIe siècle). Certains l’utilisent pour exhiber leur réussite sociale, comme Charles de Beauharnois de La Boische (gouverneur général de la Nouvelle-France) ou Mgr Pierre-Herman Dosquet (quatrième évêque de Québec).

Si la faïence permet de s’afficher, elle est aussi utilisée pour préparer, servir et déguster des mets apprêtés selon la nouvelle cuisine, consommer des boissons exotiques (thé, café, chocolat) ou alcoolisées (cidre, vin), décorer son intérieur, conserver des remèdes et des aliments, se laver, soigner le corps et l’esprit et se divertir. Elle n’est pas réservée qu’aux adultes : les enfants ont aussi leurs jouets, et leurs pots de chambre, miniaturisés. La production se développe en réponse à la généralisation de la demande. Les collections trahissent la fabrication de grandes séries de types de plus en plus fonctionnels et l’importation de pièces de second choix, destinées à un marché plus populaire. Avec le Régime britannique (1760-1840), les réseaux d’approvisionnement changent. L’importation de produits manufacturés français cesse. Les faïences en provenance des ports anglais et écossais sont alors privilégiées. Malgré la diversité des formes fabriquées, seuls des objets utilitaires, reliés au service de la table, à l’hygiène et à la santé, se rencontrent au Québec. Les pièces ne résistent pas à une utilisation intensive ni aux hautes températures. De nombreux décors sont sommairement exécutés. Plusieurs glaçures présentent des défauts techniques et se détachent des artefacts. Le déclin est amorcé. À la fin du XVIIIe siècle, la faïence n’est plus tendance. Son heure de gloire est passée. Elle cède peu à peu sa place à de nouveaux types de céramique, plus résistants et plus durables.

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Assortiment de vaisselle en faïence
© Pointe-à-Callière, photo Émilie Deschênes, 2018.