Pipes en terre cuite
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Les trésors de l’épave du Elizabeth & Mary (1690)

Yves Monette

 Je n’ai point de réponse à faire à votre général que par la bouche de mes canons et à coups de fusil, qu’il apprenne que ce n’est pas de la sorte qu’on envoie sommer un homme comme moi, qu’il fasse du mieux qu’il pourra de son côté, comme je ferai du mien .

Louis de Buade de Frontenac, Gouverneur, 16 octobre 1690.

Cette célèbre boutade du gouverneur Frontenac est passée à l’histoire, mais on oublie souvent dans quel contexte elle s’inscrit. Elle était adressée au major Thomas Savage qui venait réclamer la reddition de Québec au nom du commandant sir William Phips, dont l’escadre venait de jeter l’ancre à Québec le 16 octobre 1690, avec 32 navires.

Nous sommes en 1690. Depuis l’année précédente, la Guerre de la Ligue d’Augsbourg (1689-1697) sévit en Europe, opposant la France de Louis XIV à l’Angleterre de Guillaume III. Bien que cette guerre se déroule principalement en Europe, elle comporte néanmoins son lot de répercussions dans les colonies françaises et anglaises d’Amérique du Nord.

Des raids sont dirigés de part et d’autre par les milices coloniales et leurs alliés autochtones contre des établissements ennemis. Le petit village de Lachine subit une attaque en août 1689. Les Canadiens, sous la gouverne de Frontenac, répondent par trois attaques consécutives sur les villages de Corlaer (ou Schenectady, New York), Casco Bay (Maine) et Salmon Falls (Maine) entre février et mai 1690. Le conflit prend alors une tout autre ampleur et les autorités du Massachusetts optent pour prendre Québec et en finir avec la Nouvelle-France. Réunissant 2000 miliciens et quelques alliés autochtones, l’escadre quitte Boston vers le 19 ou le 20 août avec à sa tête l’amiral sir William Phips, gouverneur du Massachusetts, et atteint Québec le 16 octobre.

De son côté, Frontenac est parvenu à rassembler près de 3000 miliciens pour défendre Québec. Phips prend conscience qu’il n’a pas les effectifs ni les vivres pour mener un long siège. En effet, la saison est déjà bien avancée et l’idée d’y passer l’hiver ne fait pas partie de ses scénarios. Les tentatives de débarquement ont échoué et seulement 4 des 32 navires sont équipés de canons… S’engagent alors des négociations autour de l’échange de prisonniers les 23 et 24 octobre, après quoi l’escadre met voile en direction de Boston.

Sur le retour, la flotte de Phips doit affronter des tempêtes violentes dans l’estuaire du Saint-Laurent et quatre navires font naufrage. Pendant plus de 300 ans, on retiendra la fameuse réplique de Frontenac à l’émissaire anglais, mais cet épisode, comme ces naufrages, sont tombés dans l’oubli collectif… Pour refaire surface le 24 novembre 1994.

C’est au plongeur amateur Marc Tremblay que l’on doit la découverte d’une épave à l’Anse aux Bouleaux, près de Baie-Trinité sur la Côte-Nord. À moins de 3 m de profondeur, à 100 m de la côte, gît la carcasse d’un navire et des centaines d’artefacts et de concrétions marines. Le ministère de la Culture et des Communications prend alors des arrangements avec l’Équipe d’archéologie subaquatique de Parcs Canada. En janvier 1995, un archéologue se rend sur place pour faire une évaluation du site et prélever quelques artefacts diagnostiques : une tasse, un fusil, une lampe à huile et une bouteille à vin. Tous ignorent alors l’identité de l’épave, mais la tasse en « Staffordshire slipware » indique que le navire date de la fin XVIIe ou du début XVIIIe siècle.

L’hypothèse d’abord soulevée associe l’épave à la flotte de l'amiral Hovenden Walker qui se dirigeait vers Québec en 1711 et perdit 7 navires sur les récifs entourant l’île aux Œufs. Mais les recherches historiques pointent bientôt vers d’autres épaves potentielles : le Mary, le Hannah, le Mary Ann et l’Elizabeth and Mary, tous des navires de la flotte de Phips perdus sur le retour. L’Elizabeth and Mary avait été vu pour la dernière fois le 3 novembre 1690.

Grâce au croisement de la documentation historique et archéologique, l’identité de l’épave se révèle. Les initiales CT gravées sur une petite plaque de plomb collée à la crosse d’un fusil permettent d’établir un lien avec le milicien Cornelius Tileston, inscrit à la liste retrouvée du régiment de Dorchester. Au fil des ans, ce sont des dizaines d’initiales qui ont été relevées sur des cuillères, des manches de hache, des fusils, correspondant pour la majorité aux miliciens de ce régiment. L’identité du régiment ainsi révélée, il a été possible de déterminer que l’épave de l’Anse aux Bouleaux était celle de l’Elizabeth and Mary : une barque de 50-55 pieds et d’une capacité d’environ 45 tonneaux, construite en Nouvelle-Angleterre. Un navire marchand réquisitionné pour cette expédition.

L’Équipe d’archéologie subaquatique de Parcs Canada, a réalisé la fouille archéologique complète de l’Elizabeth & Mary entre 1994 et 1997, sous la direction de Marc-André Bernier. À ce jour, la collection issue des fouilles subaquatiques compte plus de 5 500 artefacts et la fouille de concrétions se poursuit encore aujourd’hui dans les laboratoires du Centre de conservation du Québec. La collection d’artéfacts qui témoignent de la vie sur l’Elizabeth and Mary au moment de son naufrage continue donc de grandir avec le dégagement progressif d’objets de leurs gangues de concrétion.

À partir de ces milliers d’objets, nous avons effectué une sélection qui couvre le large spectre des différents matériaux et fonctions représentés dans cette extraordinaire collection.

En quoi cette collection est-elle particulière? D’abord elle provient de la plus ancienne épave de navire trouvée au Québec à ce jour. De plus, l’épave est une capsule temporelle, une fenêtre sur la culture matérielle en circulation à un moment précis. Puisque l’Elizabeth and Mary provient de la Nouvelle-Angleterre, son contenu reflète une culture matérielle différente de ce que l’on retrouve à la même époque en Nouvelle-France, car les réseaux commerciaux ne sont pas les mêmes. Ajoutons-y le caractère très particulier de son équipage composé majoritairement de miliciens qui devaient fournir leur propre équipement, du fusil à la hache de ceinture en passant par la cuillère, dont plusieurs portent les initiales de leur propriétaire. On obtient alors une collection singulière et unique dans le paysage archéologique québécois.

La sélection des objets couvre les différentes catégories de fonctions représentées et la variabilité des matériaux. Elle témoigne aussi des profondes différences de statut social, par les contrastes entre les possessions des officiers et celles des miliciens. On y retrouve une panoplie d’armes à feu et d’armes blanches, allant du petit pistolet fraîchement acquis et de la rapière d’apparat à la hache de ceinture et au fusil à ailette datant des années 1630.

Une panoplie d’outils pour le travail du bois suggère la présence de menuisiers ou de charpentiers à bord. Ils sont indispensables pour assurer l’entretien et la réparation du navire au cours du voyage.

Des éléments témoignent de la préparation et de la consommation des repas, de vin et d’alcool.

Les objets personnels composent une part importante de la collection : un petit bol en gaïac, une râpe à muscade et ses noix, des broches en argent, des rasoirs et peignes, des pots à pommade en faïence, quelques pipes, des chaussures et vêtements. On y retrouve aussi des objets qui semblent avoir été transportés sur ce navire pour se rappeler de l’être cher laissé derrière, comme cette broche en argent au motif « Luckenbooth » très populaire à l’époque.

Cette collection offre donc une incursion dans la civilisation matérielle des habitants de la Nouvelle-Angleterre en 1690, dans le contexte très particulier d’une expédition militaire, mais c’est aussi une fenêtre sur les mécanismes d’affirmation sociale de cette société et sur l’importance que les membres de la haute société accordent à l’image, au paraître, même dans ce contexte et dans des conditions de vie plutôt difficiles.

ARTÉFACTS DE CETTE FAMILLE

En savoir plus

  • Marc-André Bernier. L'épave du Elizabeth and Mary (1690). Fouilles archéologiques : Rapport d'activités 1997. Avec la contribution de l’historien Emerson W. Baker, le conservateur-restaurateur André Bergeron (Centre de conservation du Québec) et des archéologues R. James Ringer et Peter Waddell. Service d’archéologie subaquatique, Centre de service de l’Ontario, Parcs Canada, février 2008, 64 p.
  • W. J. Eccles « BUADE, LOUIS DE, comte de FRONTENAC et de PALLUAU » dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne.http://www.biographi.ca/fr/bio/buade_louis_de_1F.html
  • Pointe-à-Callière. 1690. L’attaque de Québec… Une épave raconte. Montréal, Nota bene, 2000. 79 p.
  • C. P. Stacey (eds.). « Sir William Phips’ Attack on Quebec, 1690 », dans Introduction to the study of military history for Canadian students, (5th ed., 2nd rev., Ottawa, 1960), pp. 47-56.
  • C. P. Stacey "sir WILLIAM PHIPS" dans Dictionnaire biographique du Canada en ligne. http://www.biographi.ca/fr/bio/phips_william_1F.html
  • Bradley, C., Dunning, P. et G. Gusset, 2003. « Material Culture from the Elizabeth and Mary (1690): Individuality and Social Status in a Late 17th-Century New England Assemblages», dans Roy, C., Bélisle, J., Bernier, M-A. et B. Loewen. Mer et monde : Questions d’archéologie maritime. Association des archéologues du Québec. Archéologiques, Collection Hors Série 1 : 150-170.
  • Le sauvetage archéologique de l’épave d’un vaisseau de la flotte de Phips (1690) :
    http://www.mcccf.gouv.qc.ca/phips/phips1.htm
  • Lieu historique national du Canada de l’Épave-du-Navire-Elizabeth-and-Mary. Parcs Canada :
    http://www.pc.gc.ca/apps/dfhd/page_nhs_fra.aspx?id=1776
Carte
Quebec Ville de l'Amerique Septentrionale dans la Nouvelle France […]. C. Tarrant, Nicolas de Fer, 1693-1694.
Bibliothèque et Archives Canada. MIKAN 4137596.
Intervention sur l'épave
Les interventions archéologiques sur le site de l’épave de l’Elizabeth & Mary ont été effectuées par l’Équipe d’archéologie subaquatique de Parcs Canada entre 1994 et 1997
© Parcs Canada, photo Peter Waddell, 57M829W, 1997
Carte
Plaque de plomb sur la crosse d’un fusil (DiDt-14N2-2), portant les initiales C.T (Cornelius Tileston) ayant permis de déterminer que l’épave était celle du Elizabeth & Mary, coulé en 1690.
© Pointe-à-Callière, Aurélie Degens, 2018
Carte
Broche en argent retrouvée à l’intérieur d’une concrétion métallique, provenant de l’épave (DiDt-8-2P2-48). Vraisemblablement un produit de luxe, offert en gage d’amour.
Émilie Deschênes 2017, Creative Commons 4.0 (by-nc-nd) Pointe-à-Callière, Cité d’archéologie et d’histoire de Montréal